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Florian Philippot : « Il faut arrêter de promettre cinquante nuances d’Europe ! » (Le Point)

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Le président des Patriotes lance sa campagne européenne avec un mot d’ordre : le « Frexit », titre de l’ouvrage qu’il publie le 19 septembre. Interview.

Propos recueillis par 

 

Le Point : À neuf mois des européennes, serez-vous la tête de liste de votre parti, Les Patriotes, et sur quelle ligne ?

Florian Philippot : Je serai la tête de liste des Patriotes et, sur l’ensemble du spectre politique déjà représenté au Parlement européen, notre liste sera la seule à défendre le Frexit, donc la sortie de la France de l’Union européenne. Nous, nous serons clairs et nous serons les seuls sur cette ligne. Le Rassemblement national et Nicolas Dupont-Aignan ont renoncé à sortir de l’Union européenne, ont mis de côté les convictions sur ce sujet.

Mais le Frexit n’est pas une fin en soi. Ce n’est que le moyen de recouvrer la prospérité, la sécurité, et de revenir à une vraie démocratie. Je ne serai pas sur une campagne théorique sur ce qu’est la souveraineté nationale. Nous serons dans le concret. Si vous voulez éviter de manger du soja OGM et qu’on interdise de suite le glyphosate, si vous voulez qu’on arrête vraiment l’immigration massive, si vous voulez qu’on puisse réindustrialiser la France et créer des emplois, si vous voulez qu’on ait une politique commerciale qui défende notre agriculture et non seulement l’industrie automobile allemande, alors, il faut quitter l’Europe et être indépendant comme le gaulliste social que je suis vous le propose. Il faut arrêter de promettre « cinquante nuances d’Europe » comme le font les autres, les conservateurs, les sociaux-démocrates, les écologistes, les libéraux, etc. Pour nous, le choix est très clair : c’est le Frexit, la liberté.

Dans un monde où les grandes puissances s’organisent contre nous, de Trump à Poutine, en passant par les Chinois, pensez-vous sérieusement que la France puisse s’en sortir seule ?

Mais le Frexit ne signifie pas que nous serons seuls, barricadés derrière des barrières douanières. Nous allons, au contraire, choisir nos alliés dans le monde et au mieux de nos intérêts. Cela s’appelle la coopération internationale. L’Agence spatiale européenne est un très beau projet, et ce n’est pas une émanation de l’Union européenne pour autant. Enfin, pourquoi se cantonner à une vision uniquement européenne des problèmes qui sont, pour beaucoup, à dimension mondiale ? L’Union européenne nous oblige à raisonner à l’échelle continentale sur certains sujets où ça n’a plus de sens. Cela est très réducteur. On nous parle des « valeurs européennes ». Mais ne pensez-vous pas que le Canada ou le Japon partagent aussi les valeurs démocratiques, le principe de l’égalité hommes-femmes, le respect de l’État de droit ? Pourquoi ne pas imaginer un programme Erasmus de la francophonie ?

L’Europe est un continent qui vieillit et dont le poids démographique et économique ne va cesser d’aller en diminuant dans les décennies à venir. Pourquoi s’accrocher à cette Union qui va se rabougrir au lieu de s’ouvrir au monde pour profiter d’une dynamique mondiale, surtout que la France est un pays qui a des territoires partout ? À cela près que, dans ce monde, je considère que la France est encore la mieux placée pour défendre ses intérêts, et non l’Union européenne qui défend les intérêts du plus fort, à savoir ceux de l’Allemagne. Nous disposons d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, d’une armée puissante, d’une diplomatie forte, de la deuxième surface maritime au monde et d’une économie qui est encore dans le peloton de tête des nations. Avec tous ces atouts, dans un monde de coopérations bien choisies et bien pensées, oui, nous serons plus forts en dehors de l’Union européenne.

« Est-ce qu’on a une seule seconde intérêt à se fâcher commercialement avec le Royaume-Uni ? Évidemment non ! Donc, on trouvera un accord »

Le Brexit n’est pas tout à fait une réussite pour l’instant… La preuve en est que Theresa May cherche à ne pas trop s’éloigner de l’Union européenne pour profiter encore de ses avantages… On cherche à nous faire peur avec le Brexit par tout un cinéma, mais il est évident qu’à la fin on finira par se mettre d’accord. Car c’est aussi notre intérêt. N’oublions jamais que le Royaume-Uni est l’un des pays avec qui la France a l’un des plus gros excédents commerciaux. Est-ce qu’on a une seule seconde intérêt à se fâcher commercialement avec le Royaume-Uni ? Évidemment non ! On est déjà en déficit commercial, alors si, en plus, on perd l’un de nos rares excédents… Donc, on trouvera un accord, ce n’est vraiment pas une crainte.

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En revanche, le Royaume-Uni est en train de négocier de nouveaux accords commerciaux dans le monde entier et peut y glisser des clauses environnementales, des clauses sociales, ce qu’il ne pouvait pas faire au sein de l’Union européenne. De même, il maîtrise de plus en plus son immigration. Là-bas, les entreprises augmentent les salaires parce qu’elles ne peuvent plus faire appel à une immigration sous-payée.

Mais la Commission négocie aussi des clauses environnementales et sociales dans les accords de libre-échange…

Si par « clauses environnementales » vous entendez le bœuf aux hormones et les sojas OGM, laissez-moi rire. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le Royaume-Uni va fixer ces clauses selon ses propres critères, ses propres exigences. En Suisse, par exemple, un pays souverain, le gouvernement augmente certains droits de douane sur certains produits, puis les baisse selon la conjoncture. Quand ils éprouvent une difficulté momentanée sur un secteur ou quand ils souhaitent développer leurs propres industries au lieu d’importer, ils ajustent finement leur politique douanière. À l’inverse, s’ils ne produisent pas tel bien, ils n’imposent aucun droit de douane. L’autonomie de la politique commerciale permet beaucoup de pragmatisme et d’efficacité. Ne croyons pas que la France ne serait pas capable de gérer sa politique commerciale.

« Salvini mène de petits combats, qu’il gagne ou qu’il perd, mais il passe à côté de l’essentiel »

La grande « star » politique du moment est Matteo Salvini qui tente une alliance avec Viktor Orbán. Que vous inspire ce tandem ? Vous souhaitez vous joindre à eux ?

Je reconnais à Matteo Salvini un certain courage, mais je suis très perplexe sur la réalité de ses résultats. Il avait promis aux Italiens d’expulser 500 000 clandestins. Il ne pourra pas le faire si l’Italie reste dans l’UE. Il le sait. Il n’en parle plus. En fait, il compte sur l’Europe pour renvoyer les migrants en France… Salvini veut une meilleure application des règles européennes et que la France prenne plus de migrants. Si on est patriote français, on ne peut pas être très heureux de cette situation. Je ne suis pas certain que les électeurs de Marine Le Pen ou de Dupont-Aignan aient pour le moment toute l’information pour comprendre la réalité de la politique migratoire de leur « allié » italien, et cela m’étonnerait qu’ils l’approuvent.

Par ailleurs, cette politique de bloquer les bateaux est très partielle. Ça ne marche pas à tous les coups. Prenez la dernière affaire, celle du bateau Diciotti, qui est resté bloqué à quai en Calabre, avec 150 personnes à bord dans un état sanitaire préoccupant pendant cinq jours, je ne trouve pas cela très humain. Le bateau, soit on l’accepte, soit on le refuse, mais laisser des gens comme ça, ce n’est pas terrible. C’est le pape qui est venu sortir le gouvernement italien de cette situation en faisant débarquer les gens.

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Donc, Salvini mène de petits combats, qu’il gagne ou qu’il perd, mais il passe à côté de l’essentiel. L’immigration légale en Italie ne baisse pas, l’immigration clandestine n’est pas vraiment combattue. Car l’essentiel du flux migratoire ne passe pas par la mer. C’est le regroupement familial. Je propose un moratoire sur le regroupement familial, pendant quelques années, le temps d’assimiler les étrangers déjà présents. Or, si vous restez dans l’Union européenne, vous ne pouvez pas le faire. Selon la directive européenne de 2003, le regroupement familial est obligatoire et cela est renforcé par la Convention européenne des droits de l’homme. En outre, la double peine est interdite. Donc, l’Italie, tant qu’elle reste dans l’UE, est coincée.

« L’Union européenne est un piège qui nous prend par tous les bouts »

Mais le style Salvini, cette manière de « parler peuple », de prendre des décisions qui tranchent ?…

On peut être séduit ou pas du tout par le style Salvini, mais je pense que, chez lui, ce n’est pas une attitude calculée, il était déjà comme ça avant d’être ministre de l’Intérieur. Mais peu importe au fond le bonhomme, moi, j’attends de voir ce que va faire le gouvernement italien sur la question essentielle qui va tout déterminer : le budget. Les Italiens sont tenus par l’euro. S’ils respectent les traités budgétaires, alors, ils ne pourront rien faire de sérieux. Et de toute façon, la BCE ne rachètera jamais leur dette monstrueuse, je pense qu’ils ne se font plus d’illusions là-dessus. S’ils s’écartent des traités, les taux monteront progressivement et ils seront pris à la gorge. C’est le piège terrible de l’euro.

Quant à Viktor Orbán ?

Viktor Orbán joue avec les règles européennes, mais il prend bien garde de ne jamais aller trop loin. Pendant longtemps, il a joué le bras de fer avec l’Union pour obtenir plus de subventions européennes, car son pays, la Hongrie, fait partie des pays qui en bénéficient. L’Europe a entrepris de retourner le rapport de force et de conditionner le versement des subventions au respect des règles migratoires. C’est pour cela que l’Union européenne est un piège qui nous prend par tous les bouts : vous voulez développer une politique économique autonome, les marchés vous enserrent ; vous ne voulez pas des quotas obligatoires de migrants, vous toucherez moins de subventions… En France, on est tenu par l’euro, comme les Italiens.

Vous parlez de l’euro comme d’un « piège », mais les Français tiennent à l’euro, car ils tiennent à leur épargne, même celle constituée par les foyers modestes… Et les traités européens ne sont pas autre chose que les règles communes que nous nous sommes fixées. Quand on est dans un groupe, on respecte les règles communes. Si un État membre s’en soustrait, il lèse tous les autres…

Mais je suis parfaitement d’accord avec vous. C’est bien pour cela que j’ai une position claire : je ne veux plus appartenir à l’Union européenne, car je ne veux pas respecter ces règles que j’estime très contraires à nos intérêts. Je suis cohérent. Emmanuel Macron ou Daniel Cohn-Bendit, ils adorent l’Union européenne et ils veulent plus d’Europe en allant, par exemple, vers l’Europe de la défense, je ne suis pas du tout d’accord avec eux, mais au moins ils ont leur cohérence.

En revanche, ce que je ne supporte pas, ce sont ceux qui veulent tromper l’électeur, Marine Le Pen depuis qu’elle a renoncé à sortir de l’UE, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan ou Laurent Wauquiez, qui sont dans l’entre-deux et qui veulent une Europe à la carte où ils choisiraient ce qui les arrange et ne respecteraient pas ce qui les dérange. Ce n’est pas possible et ils le savent parfaitement. Ils entretiennent cette illusion pour des raisons purement électoralistes. C’est la grande hypocrisie à laquelle il faut mettre fin pendant la campagne européenne. Soyons clairs et francs. De grâce, pour une fois, que l’on parle honnêtement aux Français, nous le leur devons.

– Ouvrage à paraître : Frexit, éditions de l’Artilleur